14 Juillet d’Eric Vuillard, ou la chute de la Bastille

Les balles sifflent et les canons toussent, pendant que des hommes meurent sur le pavé, sales et sans noms. Mardi 14 juillet, jour emblématique de la Révolution de 1789, la forteresse de la Bastille est prise d’assaut. Dans ce chaos, Eric Vuillard fait revivre la fureur d’un peuple désabusé tout en rendant hommage à des héros anonymes.

Publié chez Actes Sud en Août 2016, « 14 juillet » est un roman de 208 pages. Dans cette sorte de long-métrage ponctué de suspens, Eric Vuillard offre à son lecteur un voyage vers une époque qui n’est pas sienne, vers des mots et expressions disparus. Au cœur de cette bataille d’un autre temps, l’enjeux démeure actuel : refuser l’injustice, la misère et l’arbitraire.

Genèse d’une révolution

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Paris est en ébullition. Ses rues sont essaimées de milliers d’émeutiers qui ruminent leur colère. Ils en veulent à la noblesse et à son train de vie démesuré, aux privilèges fiscaux du clergé et au prix inaccessible des céréales.

Et ce mardi d’été 1789, cette foule mugissante fait route vers la Bastille Saint-Antoine. Le projet, faire main basse sur de la poudre, qui selon les rumeurs s’y trouve, afin d’alimenter les armes à feux récupérées des heures plutôt aux « Invalides ».

De plus, dans l’esprit des émeutiers, la Bastille est bien plus qu’un entrepôt à poudre. C’est le symbole de la monarchie absolue. Faire tomber la Bastille c’est fouler au pied le symbole du totalitarisme royal. Si l’épisode de la Bastille est un tournant décisif dans la révolution française, c’est entre autres par ce que c’est la première intervention à grande échelle du peuple parisien dans la Révolution. L’événement sans précédent, mettra le feux aux poudres, et embrasera bientôt toute la France.

Mieux qu’un traité d’histoire, Eric Vuillard propose plusieurs angles de vues sur cette journée épique. On peut ainsi remonter la rue Saint-Aintoine aux côté de « Pierron, menuisier, Fossard, horloger, Thirion, maître ébéniste, et Rousseau, allumeur de réverbère ». Cette approche intrinsèque permet au lecteur de s’approprier la bataille, de se sentir à la fois proche des émeutiers, mais aussi proche de l’aristocratie, qui au loin tremble de peur.

« Et ce soir-là, les marquises dormirent très mal, les libertins n’allèrent pas au tripot et les carrosses restèrent à la remise »

L’hommage aux sans-noms

 « Et combien d’autres dont les noms tombèrent à l’oubli ? Nul ne le sait. Nul ne les connaît. Sans eux, pourtant, il n’y a pas de foule, pas de masse, pas de Bastille » , rappelle Eric Vuillard. Alors il les nomme, leur fait honneur et leur dresse une théogonie, rivalisant en sonorité celle d’Hésiode. Pour les martyrs de la Bastille, disparus sans noms, Eric  réécrit l’Histoire.

L’auteur ne le cache pas, écrire sur les disparus de la Bastille relève de l’imaginaire, voire de la divination. Car même si beaucoup de travaux d’historiens ont été consacrées à la prise de la forteresse (entre autres Claude Quétel et François Furet), l’Histoire reste incomplète. Ces milliers de personnes qui constituent la foule, peuvent encore témoigner. Par le truchement de l’imaginaire, il fait de son roman un exutoire pour leurs récits tombés dans l’oubli.

« Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. Il faut le supputer du nombre, de ce qu’on sait de la taverne et du trimard, des fonds de poche et du patois des choses, liards froissés, croûtons de pain »

Cependant classer d’emblée « 14 juillet » au rayon des fictions serait un choix mal avisé. Le synopsis du récit est ancré dans des faits réels, basé sur des archives, des témoignages écrits. La chronologie des événements épouse à la perfection ce que l’Histoire a légué de la prise de la Bastille. Le lecteur au fait de la Révolution française ne sera donc pas dépaysée. Aux frontières de la fiction et de la revue historique, l’oeuvre de Vuillard demeure aux prises avec la réalité tout en baignant dans l’imaginaire.

Samuel GUÉBO
credit photo: @magazinelire / commons

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