Abidjan, le faux thon et ses barons

Port de pêche du Port Autonome d’Abidjan (PAA). La rue qui relie les deux entrées est noire de monde. Des va-et-vient incessants. On marchande çà et là. Une vingtaine de conteneurs frigorifiques jalonne cette rue. Devant chacun d’eux, des attroupements. Des démarcheurs rivalisent dans la quête sans merci et effrénée de la clientèle. Un brouhaha que la forte odeur du poisson frais ne gêne guère. Bienvenue au Royaume du « faux thon » ou « faux poisson ».

Par Guy De Bagnon

Le « faux thon » ou « faux poisson » est une catégorie de poisson rejeté par les conserveries (Scodi, Pêche et froid), mais commercialisé au port de pêche d’Abidjan. Il est surtout destiné à la consommation locale.

La vente s’effectue à la criée. La première a lieu tôt le matin et prend fin à 6h30. « La prochaine aura probablement lieu dans la soirée, à l’arrivée d’un autre bateau », confie Marceline, une habituée des lieux. « J’achète le thon avec les Boussanga (ethnie du Burkina Faso ndlr) pour le fumer et ensuite le revendre aux femmes dans les marchés », affirme-t-elle.

Chaque jour, des centaines de femmes, et d’hommes, convergent vers le port de pêche afin de ravitailler le marché abidjanais, très demandeur de thon. Sont aussi présents sur les lieux, au quotidien, des files de camions et camionnettes en provenance des villes périphériques et de l’intérieur du pays.

Les « Garbatiguis », maîtres du thon

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La consommation du « faux thon » a été favorisée par la vente du Garba (mets composé de semoule de manioc bon marché accompagnée de morceaux de thon frit). Une activité exercée en majorité par les Ahoussa (ethnie du Niger et du nord du Nigeria). D’où l’appellation Garba (un nom Ahoussa) attribuée à ce plat. Chaque quartier d’Abidjan est doté d’au moins un « Garbadrome », espace de vente et consommation de ce mets. Et les vendeurs sont des « Garbatiguis ».

Depuis quelques années, certains nationaux se sont lancés dans ce business. Mais, ils peinent à se faire de la place devant ceux qu’on pourrait qualifier des patrons du secteur. C’est le cas d’Armand, jeune ivoirien, vendeur de Garba à Koumassi (Abidjan sud). Il exerce cette activité depuis 8 ans.

« La vente de Garba est rentable, mais la concurrence est très rude avec nos frères de la sous-région. Ils sont plus anciens dans le milieu. Ils ont eu le temps de bien installer un réseau, aujourd’hui, difficile à intégrer. Ils sont privilégiés. Quand le thon se raréfie, les semi-grossistes nous disent qu’il n’y pas de thon. Mais, quelques minutes plus tard, ils viennent passer devant vous avec des sacs de 60 kg pleins de poissons », révèle-t-il avant d’ajouter : « À leur place, je ferais la même chose. Ils protègent leur gagne-pain. Nous, les Ivoiriens, nous avons de tout temps trouvé dévalorisant ce genre de métier. Aujourd’hui, avec la crise, on a compris ».

Un réseau fermé et organisé

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Papa Zéré est démarcheur. Son métier de chasseur de clients et ses nombreuses années passées dans le port lui ont permis de mieux connaître les maillons de la filière « faux thon ». « Ici, il y a trois ‘grands’ qui ont le contrôle du réseau de faux thon. Le plus important, c’est Moumouni. Il y a ensuite Berthé et Adama. Ils sont les seuls à avoir le droit de monter sur les bateaux pour négocier, avec le capitaine, le prix du thon. C’est comme ça depuis toujours ».

Francis, aide-magasinier dans une chambre froide, parle de cercle fermé.


Les concernés ne tiennent pas à parler. Comme s’ils s’étaient passé le mot. « Si ce n’est pas pour acheter du poisson, partez ! Quittez ici et laissez-nous travailler ! », lance, d’un ton menaçant, un trentenaire révolue avec un physique imposant qui tutoie aisément le mètre 90.

Quelques mètres plus loin, un autre homme accepte de nous parler malgré les tentatives de dissuasion de son entourage. Il s’appelle Nouffou. « Nous ne trions pas les clients. Nous cherchons l’argent. Et si tu en as, je te donne du poisson. Nous avons aussi nos fidèles clients qui font des réservations et quand les autres viennent, il peut arriver qu’on leur dise qu’il n’y a plus de poisson », avoue-t-il. « Il nous est reproché de travailler uniquement avec nos frères. J’investis de grosses sommes d’argent et je ne peux pas prendre le risque de travailler avec quelqu’un que je ne maîtrise pas ».

 

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