Charles Nokan, dinosaure de la littérature ivoirienne

 « En Afrique noire il n’existe pas de distinction très nette entre les genres littéraires ». Cette réalité propre au folklore africain, Charles Nokan la rend perceptible dans chacune de ses lignes.

En assemblant trois œuvres majeures de Charles Nokan – Les Conflits (2014), Cris (1989) et Le Soleil noir point (1962) – les éditions NEI/CEDA ont érigé un monument, haut de 500 pages, à un dinosaure de la littérature ivoirienne.

Les écrits de Nokan sont au carrefour de plusieurs genres. Ils traduisent des alliages harmonieux. Entre esthétique et engagement politique. Rhapsodies poétiques, énoncés épicuriens sur la vie d’ici bas et celle de l’au-delà ou encore tracts insurrectionnels contre les pouvoirs des après-indépendances, l’homme de Yamoussoukro laisse sa voix épouser des formes artistiques aussi variées qu’exaltantes.

 Un Épicurien noir ?

PicsArt_03-14-01.41.44Les textes de Nokan sont fortement teintés d’un mépris pour la mort et pour la vie d’après.

« Quand pour moi, les lumières s’éteindront, oui j’aurai passé comme le temps passe. » – p.199

Cette indifférence vis-à-vis de la mort rapproche l’auteur l’ivoirien du philosophe grec du 4ème siècle av. J.-C. Épicure. Ce penseur proposait un mécanisme d’accès au bonheur fondé sur plusieurs dogmes parmi lesquels l’absence de crainte vis-à-vis de la mort.

« La mort, n’est rien […] puisque lorsque nous existons la mort n’est pas là et lorsque la mort est là nous n’existons pas » – Lettre à Menécée, Épicure.

Les écrits de Charles Nokan divergent toutefois des lignes de l’épicurisme tel que défini par son précurseur. Bien que l’épicurisme soit assimilé à tort à une vie débauchée et versée dans l’excès, la vision originelle est celle de la modération et la quête des plaisirs nécessaires uniquement 2). Pour Nokan au contraire, il est question de vivre l’existence maintenant et pleinement. L’auteur parle même de mindileisme, néologisme emprunté du mindilè, expression du terroir Baoulé qui signifie « vivre la vie pleinement».

« Vivons intensément car, un jour, tout finira pour nous »  p.195

Nokan ne croit pas non plus en une vie après celle-ci. Selon l’auteur octagénaire, au-délà de notre monde, il n’y a que néant. Pour Épicure cependant, même si « les dieux ne sont pas à craindre », ils existent, bien que préoccupés à autres choses que les humains c’est-à-dire « leur béatitude et leur bonheur ». Charles Nokan bien au contraire ne laisse pas de place à l’au-delà encore moins aux divinités.

« Il n’y a pas d’au-delà ; nous nous trouvons dans l’univers, et nous y restons. » – p182

Poésie naturiste

« La poésie est images, sonorités inédites et harmonies », nous dit Nokan. Ces images et harmonies, il les puise au fond de la nature. Peu importe la page scrutée, la ligne décortiquée, une constante : la nature est omniprésente dans l’esprit de l’auteur.

« Mon cœur est comme une brousse desséchée par l’harmattan, un lit de rivière qu’a durci la sécheresse » – p107

 Illustration d’un poème imprégné de références à la nature (p.301)

Il fait un avec la création, chaque compartiment de l’univers constitue une extension de lui-même. Cette sensibilité et cet attachement à la vie ne sont pas sans rappeler le courant naturiste, fondé au 19è siècle par Saint-Georges de Bouhélier et Maurice Le Blond.

« Je suis village, forêt, savane,
rivière, couleur bisexuée,
symphonie, infinie unité,
vie et mort enlacées, éternité. »
 – p107

 L’Art est engagement

Jpeg

Jpeg

Illustration du poème « Je suis nègre » (p.273)

Du haut de ses 80 années de vie, Nokan est un écrivain sans peur ni frayeur. Depuis ses premiers chefs-d’œuvre comme « Le soleil noir point (1962) », le docteur en philosophie n’a cessé d’être un révolutionnaire « engagé vers la liberté des peuples ». Nokan voit en la poésie de la beauté, certes, mais combat et engagement avant tout.

« La poésie est combat, sonorité inédite, harmonie, éducation »  p.244

Dans un style vigoureux mais tout autant chatoyant, il s’insurge contre le travail forcé colonialiste, fustige l’égoïsme teinté d’avidité des gouvernants de l’après-indépendance, dénonce les intérêts égoïstes dans la crise militaro-politique de la Côte d’Ivoire, etc.

« Bandama, j’ai vu le sang inonder tes rives vertes. J’ai vu les eaux du N’zi rouler les cadavres de mes frères » – p.254

« Pour les colons, la nourriture saine, les villas, toutes les richesses de notre pays et le repos ininterrompu. Pour nous les huttes, les taudis, presque la faim, le travail obligatoire sur les chantiers, dans les plantations des autres, et la guerre. » – p.299

 Voyage en terre Baoulé

Originaire du village Nzuessi, aujourd’hui quartier moderne de la ville de Yamoussoukro sous l’appellation « 220 », Charles Zégoua Gbessi Nokan fait vivre à son lecteur une immersion en pays Baoulé.

« Nzuessi de mon enfance
Qui se mirait
Dans le Blimôbôbâ,
Kokroènou, nid
de mon aube et de
mes jeunes jours,
Ngissanklo, Affouékanklo
souriant à la clarté
du soleil […]
danses Dô, Gôli, Djè, que j’ai tant
aimées, rêves opalescents de ma tendre enfance [..] »
 – p.156

Dans cette expédition, les paysages verdoyants et les rivières bruyantes du centre de la Côte d’Ivoire laissent par moments entendre des proverbes de vieux sages.

« Celui qui n’a pas tissé sa bande pour le pagne de la vie, et qui n’a pas filé le coton pour la toile universelle n’a pas vraiment vécu » – p.339

 Samuel Guebo

 

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