Chronique: J’ai lu Altiné…mon unique péché

À bas les paysages de rêves et les verbes exquis. Anzata Ouattara écrit simple et concis. Et ses mots courent vite, comme  pour évacuer la douleur d’Altiné, la pieuse épouse qui subit le revers tranchant de la polygamie.

Altiné, mère de deux enfants, vient d’apprendre qu’elle aura une coépouse. Et tous les mots de sa mère pour  la réconforter sonnent faux. Les vocables « religion » et « soumission » ont, aujourd’hui, un goût si amer qu’elle en coule des larmes. De plus, la jeune musulmane se sent trahie par Malick, l’homme qui avait promis,  n’aimer qu’elle. Elle se sent aussi abandonnée de tous. Belles-sœurs et amis, tous, achetés par l’argent d’Edith sa future coépouse.

L’histoire s’accélère. L’écriture digeste et fluide d’Anzata me fait  chevaucher les pages du roman. Le suspens presse mes yeux et j’avance à vive allure. Je retrouve Altiné, des chapitres plus loin, dans un état de solitude affligeant. Ce qu’elle craignait de la polygamie est sur le point de se réaliser. Malick ne lui trouve plus aucun intérêt. Il délaisse même ses engagements conjugaux les plus élémentaires. Altiné se bat alors comme elle peut pour trouver un emploi et s’assumer.

Quand apparait Jean Claude, un bienfaiteur au cœur débonnaire et désintéressé, la vie d’Alti est sur le point de basculer. La bienveillance de Jean Claude éveille en elle des sensations aussi intenses que pécheresses.

Publié en 2014 par GO MÉDIA et Les Classiques ivoiriens, « Altiné…mon unique péché » est le premier roman de la journaliste et écrivaine ivoirienne Anzata Ouattara. Ses 108 pages posent des questions existentielles telles que la foi, l’équité et l’obéissance aux préceptes religieux. Anzata revisite, dans un style dépouillé et rythmé, la polygamie et ses affres.

Des décors pâles, des senteurs fades

jai_lu_altine_samuelguebo-3La descente aux enfers d’Altiné, je la ressens dès les premières lignes. Le dialogue de sourd quelle entame avec sa mère, ses tentatives infructueuses de saboter le mariage, Malick qui prend de la distance, de plus en plus, etc. Et cette marche solitaire qu’Altiné amorce, Anzata me la fait vivre dans les décors du livre. Ou peut être est-ce dans la triste des décors?

Les rues n’ont pas de senteurs. Les murs de la maison d’Alti n’ont pas couleurs. Les vêtements, ceux qu’elle porte en tout cas, ne scintillent pas. Parce que la douleur de la jeune épouse semble l’épicentre de cette histoire, l’auteur la raconte sans vraiment s’encombrer de détails sur le paysage, l’éclat des voix ou des vêtements.

J’entrevois la solitude de la jeune musulmane. Je prends pied dans ce monde glacial. L’injustice de Malick et l’indifférence de l’entourage d’Altiné me sautent aux yeux. L’histoire me captive, son suspens me fait chevaucher les dix chapitres du livre d’un trait. C’est un fait. Mais la narration colorée de Nokan ou les rues bruyantes de Monémembo me manquent. Cette histoire que me raconte Anzata, court trop vite, sans me permettre de contempler les lieux ou de découvrir réellement les personnages.

Parce que les pieux pèchent aussi

Alors qu’il entame son second mariage, Malick devient absent de la vie d’Altiné, qu’il délaisse progressivement. Se consacrant plus intensément à sa nouvelle épouse Edith. La défection de Malick n’est pas sans rappeler le calvaire de certaines épouses de foyers polygames. L’écrivaine Anzata, qui a  elle même grandi au sein d’un foyer polygame, n’hésite pas à en faire l’écho.

L’équité, la garantie que l’époux fasse preuve de justice entre toutes ces épouses, est la condition d’existence de la polygamie conjugale dans l’Islam. Les tourments d’Altiné trouvent leurs racines dans l’incapacité pour Malick de se plier à ce principe.

«  Si tu es incapable d’être juste et équitable envers tes deux épouses, alors la polygamie n’est pas faite pour toi. L’éducation religieuse ne consiste pas seulement à prendre ce qui nous arrange et à ignorer ce qui nous semble contraignant. » p.71

Mais l’histoire d’Altiné, si elle parle d’une épouse meurtrie, demeure un savant mélange de trahison et de transgressions. Parce que transgression rime parfois avec rétribution, Anzata me serre un tournant ironique de la vie d’Alti.

Dans le quotidien de l’épouse abandonnée, apparait Jean-Claude. Il la fait fondre par sa générosité et l’attire, sans le vouloir, vers le péché. Karma, justice Divine ou imprudence? L’auteure réussit, avec beaucoup de cohérence, à donner vie à une ironie des plus captivantes.  Malick et sa justice à géométrie variable se retrouvent à leur tour face à l’indifférence, la trahison et la solitude.

Prière de repentance d'Altiné

Prière de repentance d’Altiné

La prière de repentance, en prologue du roman, est probablement un signal. Une façon de me dire qu’on parlera de piété, de péché, de peine, mais surtout de pardon. Roman avenant et digeste « Altiné…mon unique péché » offre une voyage court mais divertissant. Même si elle manque de richesse stylistique, l’œuvre d’Anzata reste délicieux cocktail d’amour et de drame qu’on sirote d’un trait.

Samuel Guebo

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