CHRONIQUE: Zakwato, quand la sentinelle s’endort puis s’éveille

Pour beaucoup, la poésie est parole esthétique, ambiguë ou vide. Dans ce recueil au contraire,  elle est parole « rude », « nue », parole qui « déracine fromagers, baobabs et palmiers ».

Le vaillant guerrier s’est endormi. Zakwato a manqué de vigilance et sa terre, désormais en cendres, n’a pu être sauvée. Mais l’histoire de Zakwato, enveloppée dans une poésie exaltante, évitera peut-être aux habitants du village d’Eburnie de sombrer dans un sommeil létal à leur tour.

Publié en 2009 aux éditions Vallesse, ces 104 pages ne renferment que deux poèmes écrits part deux ivoiriens. Azo VAUGUY, auteur du poème « Zakwato » et Henri N’KOUMO, à qui revient la paternité de « Morsures d’Éburnie », un récit en vers de 40 pages, sans point ni virgule.

Tiré du folklore bété, peuple du Centre-ouest de la Côte d’Ivoire, le mythe de Zakwato est raconté par VAUGUY, avec poésie. C’est-à-dire avec image, symbolisme et hermétisme par moments. Si la poésie est souvent vue comme parole esthétique, parole ambiguë ou vide, dans ce recueil, au contraire, elle est « parole rude », « parole nue », parole qui « déracine fromagers, baobabs et palmiers ». Ces mots durs et puissants, VAUGUY et N’KOUMO entendent bien les dire aux sentinelles d’Eburnie. En chœur, ils appellent à la vigilance et rappellent aux Ivoiriens leur « devoir d’horizon ».

Garder en vie notre horizon

Le mythe de Zakwato est l’histoire affligeante d’un guerrier, bouclier et sentinelle de son village. Posté en embuscade contre l’ennemi, ses paupières flanchent, sa vigilance décroît et le sommeil finit par l’emporter. Privé de sa sentinelle, le village est surpris et exterminé. Alors que le guerrier s’éveille, il constate, meurtri, le funeste fruit de son assoupissement : un pays « des ténèbres, […] transformé en cimetière ». Zakwato, en quête de rédemption, amorce une marche vers la forge de « Blègnon-Zato ». Il s’y rend, non sans difficultés, afin de s’arracher les paupières et demeurer à jamais éveillé.

Les deux poètes marchent bien loin du fatalisme. La nation de Zawkato est décimée certes, mais le lecteur est appelé à regarder vers l’avant dans « Morsures d’Eburnie ». Il est invité à se tourner vers l’horizon, vers une histoire qui lui est peut-être familière. Celle de l’Eburnie, un pays marqué par les stigmates d’une guerre qui ne lui a pas été bénéfique.

« et tu sais
que cette guerre n’est pas nôtre,
elle a durci par la colère des autres désireux
de garder nos richesses pour leurs seuls yeux » – p.95

Après cet épisode effroyable, les Éburnéens peuvent encore entrevoir l’avenir. Ils sont encore en vie et peuvent le rester à condition de ne pas laisser leur « fratrie désaccordée » obscurcir leur horizon, alourdir leurs paupières et assoupir leur vigilance, comme Zakwato. Garder l’horizon en vie revient aussi à veiller les uns sur les autres, et parfois à se surveiller. Car l’histoire, celle des Africains en particuliers, garde les traces innombrables d’actes fratricides.

«  il est toujours des fils du pays
pour maudire les racines du pays

toujours
des marionnettes amarrées à l’argent » – p.86

L’art poétique, une « langue d’iguane »

Jpeg

Si VAUGUY et N’KOUMO restent très éloignés de l’hermétisme de Stéphane MALARME (voir son célèbre Sonnet en X), leurs écrits comportent toutefois des degrés d’abstraction déchiffrables uniquement par les initiés. Cela, néanmoins, n’empêche en rien le profane d’apprécier la beauté et la richesse des textes.

Cette double facette du langage poétique accessible aux profanes mais renfermant des subtilités pour les initiés n’est pas sans rappeler la « langue d’iguane » dont parle Séry BAILLY dans sa préface à l’ouvrage collectif « Des paroles de Côte d’Ivoire pour Haiti » (NEI, Abidjan, 2010).

Qu’on ne se le cache pas, les poètes ont une réputation pour le moins mitigée. Au mieux, ils sont vus uniquement comme des partisans de l’esthétique. Au pire, comme des rêveurs, des êtres déconnectés de la réalité. À ces préjugés qui sont tout sauf récents, VAUGUY et N’KOUMO semblent répondre dès les prologues de leur prose.

Le lecteur est averti. S’il veut entrer dans le sanctuaire des poètes, il faut qu’il chasse de son esprit, l’image superfétatoire que certains ont voulu donner à la poésie.

« Je ne suis pas la rosée qui limite ses aventures à éponger la broussaille. […] Je suis l’orage,  je suis la tempête et je suis le déluge, mon verbe déracine irokos, fromagers, baobabs et palmiers. » – p.17

Pour ces écrivains ivoiriens, la discipline poétique n’a pas vocation à bercer comme pour anesthésier. Au contraire, elle cherche à pincer comme pour réveiller. La démarche des poètes est donc rude et vise à toucher du doigt ce que l’on veut cacher tout bas.

«  j’aurai une parole rude
pour te tirer le portrait de ma faim
te héler pays mort et vif

c’est un devoir mien un devoir du poème agacé
par les symptômes d’une douleur indicible. » – p.63

Plus qu’un cri d’alarme lancé aux Africains et aux habitants de la Côte d’Ivoire en particulier, cette « double-œuvre » poétique est un hommage majestueux à la poésie néo-orale africaine. VAUGUY et N’KOUMO s’y inscrivent de plain-pied et servent au lecteur la richesse du symbolisme africain. Ici les mots ne sont pas gaspillés, dilapidés ou totalement dévoilés. Les mots sont symboles et images pour émerveiller le lecteur, mais surtout l’amener à tisser un lien intime avec la culture africaine. Ainsi, pour parler du sommeil profond de Zakwato, VAUGUY verse dans une analogie des plus édifiantes.

« Durant des gerbes et des milliers de gerbes de soleil, Zakwato, porté en embuscade, dormait […] Leurs pirogues du ciel hurlaient : voum-voum-voumgbaaa ! mais Zakwato dormait toujours. » – p.25

N’KOUMO, quant à lui, peint de façon très imagée le carnage de la guerre en terre éburnéenne.

« pays mort et vif
notre guerre est semblable aux autres
tombe ambulante où mord
le sein des pleurs

elle a dévoré le gras de nos croix
bu toute la sève de notre sang
et abandonné la pestilence de notre corps
à l’abondance des asticots » – p.85

Samuel GUÉBO

 

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