L’Angola tourne la page du président dos Santos après 38 ans de pouvoir

L’actuel chef de l’Etat a déjà désigné son successeur, qui devrait remporter le scrutin malgré un recul électoral attendu pour le parti du pouvoir.

Qui remplacera José Eduardo dos Santos, à la tête de l’Angola depuis trente-huit ans ? Plus de neuf millions d’Angolais votent, mercredi 23 août, pour choisir son successeur, après presque quarante ans de règne autoritaire à la tête d’un pays secoué par une grave crise économique. Les bureaux de vote sont ouverts toute la journée, et les résultats devraient être connus demain. Selon la Constitution, la tête de liste du parti vainqueur sera investie chef de l’Etat.

Mais l’issue du scrutin ne fait que peu de doute. Au pouvoir depuis l’indépendance arrachée au Portugal en 1975, le Mouvement populaire pour la libération de l’Angola (MPLA) devrait l’emporter une nouvelle fois. Usé par la maladie, M. dos Santos, 74 ans, a publiquement adoubé son successeur lors du dernier rassemblement de campagne de son parti : il s’agit de l’ex-ministre de la défense Joao Lourenço.

Les deux hommes ont voté à la première heure mercredi matin. « Je suis serein. Je vais rester calmement chez moi en attendant que mes collègues du parti m’informent des résultats », a déclaré Joao Lourenço, confiant. « Le scrutin se déroule en ordre et dans le calme », s’est-il félicité.

« Nous n’avons aucun doute (…), notre candidat sera le futur président de la République », avait lancé M. dos Santos à ses partisans, réunis samedi dernier dans une banlieue de Luanda. Apparatchik du MPLA, Joao Lourenço, 64 ans, est un général à la retraite sans grand charisme. Il s’est engagé à marcher dans les pas de son prédécesseur.

« Comme le dit notre slogan, je vais améliorer ce qui va bien et corriger ce qui va mal, a-t-il déclaré à la presse. Si j’y parviens, j’aimerais être reconnu dans l’histoire comme l’homme du miracle économique en Angola. »

Des électeurs « délocalisés »

Notre envoyé spécial Joan Tilouine décrit des conditions de vote parfois difficiles. A Luanda, où le vote se déroule dans le calme pour le moment, plusieurs personnes se plaignent soit d’être « délocalisées », soit d’être affectées à un autre bureau de vote, parfois bien loin. « Je n’ai pas d’argent pour le taxi, je dois voter à 25 km d’ici. Je vais y aller à pied », se plaint une vieille dame déterminée à glisser son bulletin dans l’urne.

« On a quelques problèmes comme ça, mais globalement tout se déroule bien », tempère Manuel Domingos, l’un des délégués de la Commission électorale dépêchés dans le bureau de vote établi dans l’école primaire Union africaine, où 3 000 des 9 millions d’électeurs sont inscrits. Avec sa tablette numérique et sa machine d’impression de tickets, il oriente les « délocalisés » qui sont un peu perdus. « On a des bonnes tablettes, mais on a du mal à se connecter à Internet », dit Manuel Domingos.

Ces délocalisations sont dénoncées par l’opposition, qui y voit une volonté du pouvoir de priver de vote une partie des électeurs. Dans les campagnes, des électeurs sont affectés bien loin de leurs villes et villages. « Ils doivent aller voter à 100 ou 200 km de chez eux alors qu’il y a des bureaux de vote près de chez eux », dit Isaias Samakuva, candidat de l’Unita, premier parti de l’opposition, qui laisse entendre qu’il pourrait contester les résultats s’il constate trop d’irrégularités.

A l’école Union africaine, Alberto Gonga, 45 ans, doit lui aussi voter « de l’autre côté de la ville ». Mais le cadre de la société pétrolière Sonangol accepte sans rechigner ces petits « couacs » d’organisation. « C’est un vote historique. N’oubliez pas que c’est la troisième fois qu’on vote en Angola. Alors on peut faire un effort. »

Dans le quartier populaire de Ndala Muleba, le bureau de vote installé dans l’école San João Eudes ne désemplit pas. Avec sa tablette, son gilet et sa casquette de la Commission électorale, Armando, étudiant en géophysique de 28 ans, informe et oriente les électeurs. « En 2012, il n’y avait pas d’informateurs comme moi au service des votants. Il y avait alors la police électorale chargée de surveiller les bureaux de vote. Mais je crois que c’est mieux que ce soit des civils, c’est plus rassurant pour les gens. » Comme des millions d’autres jeunes Angolais, il n’a connu qu’un seul président, Jose Eduardo dos Santos.

Ernanio, 26 ans, soudeur sur des plates-formes pétrolières offshore, a voté dans l’espoir d’un « changement total ».

« Nous, les jeunes, on n’a pas de bonnes écoles, pas de travail, ou alors quand on en a, comme moi, je me retrouve payé 200 dollars par mois alors que les expatriés touchent 15 000 dollars. Il faut un changement des conditions de vie des jeunes, qu’importe si c’est le MPLA ou l’Unita ou autre. Ce n’est pas une question de politique mais d’intérêt général, qui pour une fois doit primer dans l’ère post-dos Santos. »

A côté de lui, une dame de 57 ans acquiesce. Ancienne fonctionnaire, mise au chômage l’an dernier à cause de la crise économique, elle refuse de donner son nom, car « tout est contrôlé ici ». Mais elle se dit heureuse d’avoir « voté librement ». En 2012, elle s’est aperçue au bureau de vote que quelqu’un avait déjà voté pour elle, avec son nom. « Je n’ai pas voté mais mon nom a voté », dit-elle en s’esclaffant.

« Privatisation de l’Etat »

L’Angola a beau être le principal pays producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne, avec le Nigeria, le pays traverse une passe difficile.

Au sortir d’une guerre civile meurtrière de trente-deux ans, le pays a affiché des taux de croissance à deux chiffres à partir de 2002 grâce à sa manne pétrolière, qui représente 50 % de ses recettes budgétaires et 95 % de ses exportations. Mais, il y a trois ans, la chute des cours de l’or noir l’a précipité dans la tourmente. La croissance s’est effondrée, passant de 6,8 % en 2013 à 0,4 % en 2016. Sa dette s’est creusée, l’inflation a explosé et a atteint 34,7 % en 2016 (contre 7,3 % en 2014), et la monnaie a dégringolé.

Ses adversaires reprochent à José Eduardo dos Santos d’avoir aggravé la situation, en mettant en coupe réglée des pans entiers de l’économie du pays, confiés à sa famille ou à des proches. Sa fille Isabel, milliardaire considérée comme la femme la plus riche d’Afrique, est devenue le symbole de cette « privatisation de l’Etat », selon le mot du journaliste d’opposition Rafael Marques de Morais. Son père l’a intronisée PDG de la compagnie pétrolière nationale, la Sonangol, l’an dernier.

Combattre la corruption

Ecartée des bénéfices du boom pétrolier, la majorité des 28 millions d’Angolais a subi le choc de plein fouet. Les deux principaux partis d’opposition, l’Unita et la Casa-CE, ont surfé tout au long de la campagne sur ce ras-le-bol, de plus en plus partagé.

Dans ce contexte, les analystes tablent sur un net recul électoral du régime, qui avait réuni 72 % des voix il y a cinq ans. Mais pas au point de le priver de sa majorité absolue au Parlement.

Conscient du mécontentement ambiant, le MPLA inonde le pays depuis des mois de toute sa puissance financière de parti-Etat et a organisé un scrutin à sa main, jugé inéquitable par ses adversaires. Le gouvernement a multiplié les inaugurations de pont ou de barrage, et Joao Lourenço a promis de « combattre la corruption ». Beaucoup doutent cependant de sa volonté de s’attaquer au « système » mis en place par son prédécesseur.

  1. dos Santos, qui doit rester président du MPLA jusqu’en 2022, l’a d’ailleurs verrouillé en faisant voter des lois qui gèlent pour des années toute la hiérarchie dans l’armée et la police et lui assurent une large immunité judiciaire.

Joan Tilouine

 

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