CHRONIQUE : Les écailles du ciel, Tierno Monémembo

Dans le quartier de Leydi-Bondi, une ombre étrange sème la terreur, surgit ici et là puis s’évanouit.  Quand Kolloun, le griot, décide de raconter cette histoire, ce n’est pas pour donner dans le sensationnel, mais pour immortaliser une époque sombre. Une époque où les hommes ont éviscéré leur liberté puis en ont fait quelque chose d’aussi incroyable que les « racines des pierres »  ou « les écailles du ciel ».

9782020314480Dans ce récit imbibé de métaphores, le griot joue un rôle central.  Il est témoin oculaire ou auriculaire du passé, porte-voix  du présent, et relique pour les fils et filles du futur. Qu’il s’agisse du périple de Samba, l’enfant rejeté qui part en exil, ou de la bataille légendaire du roi Fargnitéré contre l’envahisseur Blanc, Tierno Monémembo fait du griot un témoin qui captive par sa minutie et son éloquence.

Et quand le Kolloun parle d’une terre amère, d’une terre dont « le souvenir ne vaut pas un sous », il faut plutôt y voir une façon raffinée pour le griot de faire résonner son amertume. En effet, même lorsqu’au soir des indépendances, il faut conter les horreurs des régimes totalitaires et les rêves de liberté desséchés, le griot use d’un style élégant et d’un verbe tranchant.

Publié chez Seuil en 1986 puis chez Points en 1997, le roman de l’écrivain Guinéen s’étend sur 192 pages.

Entre récit surréaliste et narration minutieuse

« N’en croyez rien si le coeur ne vous en dit ». Le lecteur est averti. Il entre peut être dans le domaine de l’imaginaire ou de la réalité crue. Une chose est sûre, le griot-narrateur est l’architecte de ce récit. Celui qui choisit la senteur des lieux ou la circonvolution verbale des dialogues.

Dans le combat de Bombah, l’armée du roi Fagnitéré fait front aux envahisseurs « blancs comme acres ». De cette bataille sanglante, le griot fait un récit épique. Une histoire mythique où le roi, faisant un avec son arme et avec la nature, s’illumine de sept couleurs et projette « un rayonnement de dieu solaire ».

« Le sabre dans la main du roi devenait toupie, ne s’arrêtait plus de tourner, de retourner et d’effectuer mille acrobaties […] l’arme s’était mise à évoluer toute seule, vibrant et miaulant à la fois, imitant le vagissement du bébé et le cri des bêtes de brousse […] Elle devenait une étoile filante et fendait l’air avec un sifflement de vipère affamée […] Sa lame virait de l’argent à l’or, du cuivre à l’ivoire » p.56-57

Comme l’explique Charles Nokan dans ses écrits, dans la tradition orale africaine, le surréalisme n’est jamais bien loin du récit. Il imprègne certaines facettes de l’histoire, amplifiant la contemplation ou accentuant l’abjection, selon l’intention du conteur.

On le voit bien dans Zakwato, un mythe ivoirien mis en scène par l’écrivain Azo Vauguy. Zakwato, la sentinelle endormie, entreprend un voyage vers la forge de Blègnon-Zato pour s’arracher les paupières et rester à jamais éveillée, rituel de rédemption pour son peuple décimé. Pour vaincre les obstacles de son odyssée, Zakwato se métamorphose en génie échassier aux jambes kilométriques, en reptile ou en oiseau, selon le gabarit de l’adversaire à terrasser.

Mais le griot n’est pas uniquement le conteur émérite que met en scène Tierno Ménémembo. L’auteur du Roi de Kahel et vainqueur du prix Renaudot 2008, fait de Kolloun un narrateur méticuleux et un observateur au regard affuté.

Les détails du paysage ne lui échappent pas, la fragrance des rues et des personnages non plus. Il sait à merveille décrire un alcoolique « allongé sur un quelconque chemin, les habits maculés de boue […] convulsif et baveux » et peindre les hommes, leur nature fourbe et leur duplicité.

« Si les regards sont volontiers timides, c’est pour mieux cacher la ruse atavique. Si les gestes sont gauches, c’est pour mieux enfouir le penchant à la fourberie. Si les voix sont feutrées et même obséquieuses, il y’a là-dessous une âme entêtée naturellement rebelle, consciencieusement rogue. » p.32

L’indépendance, ce rêve chimérique

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Ahmadou Kourouma, auteur des Soleils des indépendances, crédit : RFI

 

Samba, l’enfant rejeté et contraint à l’exil, poursuit son voyage par delà les steppes qui l’ont vu grandir. Il découvre le monde, le colonialisme et les batailles indépendantistes auxquelles il prend part avec son habituelle passivité: sans élever la voix ni prendre d’initiatives. Il sera, malgré lui, à la fois acteur et spectateur de la résistance au régime totalitaire de l’après-colonisation.

Depuis Les Soleils des indépendances d’Ahmadou Kourouma (1968), jusqu’aux Sommeils des indépendances de Josué Guébo (2015), la littérature a abondamment traité la désillusion des africains de l’ère ‘60. Leurs espoirs de liberté et de prospérité, forgés dans le creuset des batailles indépendantistes, se sont rapidement enlisés. Au pouvoir colonial, fait place le totalitarisme des dirigeants africains.

« Les écailles du ciel » revêtent l’apparence d’un récit aux allures mythique certes, mais un récit qui fustige le premier régime de la République de Guinée : celui de Sékou Touré. Par tableaux interposés, Tierno conte l’horreur de cette époque. Cette époque de « pléthoriques potences aux cadavres nus en voie de putréfactions », de prisons, d’humiliations. Ces jours sombres où les hommes étaient « fusillés et jetés dans des bacs d’acides ».

Tierno Monémembo n’est lui même pas étranger à ce totalitarisme encore moins à ses conséquences puisqu’il fuit, en 1969, la dictature de Sékou Touré et rejoint le Sénégal en parcourant, à pied, la distance de 150 kilomètres.

Samuel GUÉBO

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