La société Pêche et Froid Côte d’Ivoire (PFCI) est l’une des pionnières de secteur thonier du pays. Elle traverse, depuis quelques temps, une « crise économique », dit-on. Mohamad Kachab, son Directeur Général, décide donc de fermer la PFCI pour « coûts de main-d’œuvre trop lourds à supporter ». S’en suit un licenciement collectif. On annonce le licenciement de 1500 employés. À la suite des négociations et de la grogne des syndicats, le Directeur des ressources humaines a annoncé qu’il s’agit plutôt de 382 personnes et non 1500…

Par Philomène Touré

« Il a certes annoncé que c’est finalement 382, mais ce sont effectivement tous les 1500 qui ont été renvoyés. Parmi eux, des contractuels et des journaliers », explique un employé, qui a requis l’anonymat. Ce quinquagénaire, maintenancier depuis 20 ans au sein de l’usine, dit être encore dans les locaux juste pour assurer une permanence. « Il y a encore une certaine quantité de poissons en conservation. Mes collègues et moi qui sommes encore là, avons pour mission de les liquider avant le 5 Septembre (2016, ndlr). Date à laquelle l’entreprise fermera définitivement ».

Un autre employé rencontré sur les lieux révèle que pour ceux d’entre eux sous CDI ou CDD « le patron a promis nous rattacher à SCODI qui est la direction de Pêche et Froid. Mais, le problème, c’est que le nombre d’années effectuées auparavant à Pêche et Froid ne sera pas pris en compte. Et, il pourra nous classer dans la catégorie de son choix. Sans l’avantage d’un profil de carrière », affirme-t-il avec crainte.

Les journaliers, grands perdants de cette fermeture

Les responsables de Pêche et Froid Côte d’Ivoire n’ont prévu aucune indemnité de licenciement pour les journaliers. Encore moins des mesures d’accompagnement. Le hic est que certains ont gardé le statut de journalier après 20 ans d’activités au sein de l’entreprise. C’est notamment la situation de Dame Ouattara et Monsieur Kenny.

« J’ai commencé à travailler ici en Janvier 1988. En 1995, j’ai été déclaré à la CNPS, mais, jamais été embauchée. Je suis restée jusqu’à ce jour dans l’espoir de voir un jour ma situation s’améliorer. Malheureusement, j’ai été licenciée », se lamente Dame Ouattara.

« Je suis Père de 5 enfants et je me retrouve à la rue sans aucune indemnisation sous prétexte que je suis journalier. Alors que j’ai consacré 21 ans à Pêche et Froid Côte d’Ivoire » déplore, désabusé, Kenny Germain.

Que dit le droit à ce propos ?

Me Gerard Dogbemin (crédit photo Le Point Sur)

Me Gerard Dogbemin (crédit photo Le Point Sur)

Le régime du journalier est régi par la convention collective annexe relative aux journaliers. Sa rémunération est strictement réglementaire. Car, une fois la tâche accomplie, le journalier doit quitter l’entreprise qui l’a sollicité.

« Un individu ne peut être journalier que juste pour 3 mois renouvelable une fois. Donc, un maximum de 6 mois de travail en qualité de journalier. Une fois ce délai passé, il y a ce qu’on appelle une mutation de la nature de sa prestation. Il entre automatiquement dans un Contrat à Durée Indéterminée (CDI). Ce, sans besoin d’écrit ou de la volonté des parties », explique Maitre Dogbemin Gérard Koné, avocat et ancien Président de l’association des jeunes avocats de Côte d’Ivoire.

Selon ces explications, cette requalification du contrat de travail donne au journalier de bénéficier des mêmes privilèges que le salarié en CDI. Il a donc « droit aux indemnités de licenciement (l’indemnité d’ancienneté, heures supplémentaires, salaire de présence, prime de panier, indemnité compensatrice) et aux payements de dommages intérêts », précise l’avocat.

Toutes les personnes se trouvant donc dans cette situation devront saisir l’inspection du travail pour faire valoir leurs droits, en « apportant la preuve de leur présence à l’usine pendant les 20 ans ou plus, selon le concerné ».

Que cache Pêche et Froid Côte d’Ivoire ?

lessentiel_peche_et_froidDeux semaines pour entendre la version de Pêche Et Froid. En vain. Les responsables de la société thonière se refusent à toute communication sur le sujet. Les consignes sont fermes. Ne pas laisser leurs contacts aux journalistes. « Le DRH dit que Madame Cathérine Traoré, la DAAF a refusé qu’on donne son numéro », indique un contact. Le DRH ne veut également rencontrer personne.

La secrétaire de la direction rencontrée sur place nous informe qu’elle n’est pas la personne indiquée et lance, sur un air de méfiance, qu’elle ne peut rien nous dire. Elle nous remet le numéro de Germain Gbambau, secrétaire générale de l’Union général des travailleurs de Côte d’Ivoire (UGTCI) et délégué des employés. Ce dernier, joint à plusieurs reprises, n’a pas donné suite à nos sollicitations. Il a juste laissé entendre lors d’une communication téléphonique que « les négociations sont en cours depuis plusieurs jours à l’inspection du travail entre Syndicat d’employés et les responsables de l’entreprise ».

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