La pratique de la pêche artisanale en Côte d’Ivoire est dominée par les populations venues de la sous-région. Ce sont, pour la grande majorité, des Ghanéens (Fantis, Awanans) spécialisés dans la pêche maritime et lagunaire, des Maliens (Bozos) focalisés sur la pêche fluviale et lagunaire. Ils sont installés depuis plusieurs décennies le long des 550 kilomètres que compte le littoral ivoirien, de Grand Bassam à San Pedro en passant par Sassandra, Fresco, Grand-Lahou, Jacqueville et Abidjan. Les Ivoiriens, qui ont pour activité principale la pêche, sont peu nombreux. Et quand ils le font, pour la plupart, la capture est destinée à la subsistance familiale et à un petit marché local. Constat. 

Par Guy De Bagnon

Minidjo est Aladian (ethnie autochtone) de Ndjem, premier village de Jacqueville (sud) en venant d’Abidjan. Pêcheur et fils de pêcheur, il est sur la lagune, dès 4 heures du matin, à la recherche de poisson. Ce matin, la prise est plus maigre que d’habitude.

« C’est pour ma famille. Quand je gagne beaucoup de poissons et de crevettes, j’en livre aux tenancières de restaurants. Ensuite, entre 7 heures et 8 heures, je vais au champ », explique celui qui avoue ne pas savoir pourquoi les populations allochtones sont plus nombreuses sur le terrain de la pêche à Ndjem. « C’est comme ça ici », lance-t-il.

Manque d’argent et de courage

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Pour Arsène, habitant d’Akrou (autre village du département de Jacqueville), la prédominance des pêcheurs étrangers est due à leur pouvoir d’achat. « Le matériel de pêche coûte cher. Un bon filet pour aller en mer, il faut débourser autour de 5 millions FCFA. Une pirogue, comme celle que vous voyez là, peut valoir entre 7 et 9 millions FCFA au Ghana où elles sont fabriquées en majorité. Où vais-je me procurer une somme pareille ? », s’interroge-t-il, en montrant du doigt le « Vovo Melio », une des pirogues des Awanans (ethnie du Ghana) qui se prépare à aller en mer.

Autre son de cloche chez Micheline Dion, présidente de la Coopérative des Mareyeuses et transformatrices des produits halieutiques (CMATPHA). Nous l’avons rencontrée à son bureau à Abobo-Doumé (Abidjan), une sorte de débarcadère pour les pêcheurs artisans d’Ossibissa, Vridi et Zimbabwe (des quartiers d’Abidjan).

Pour elle, seul « le manque force et de courage pour affronter la mer et les embarcations encore rudimentaires voire vétustes (pirogues à moteur et sans moteur), peuvent constituer un frein pour les Ivoiriens à embrasser le métier de pêcheur ».

Micheline Dion reconnaît néanmoins « le mérite de nos frères de la sous-région dans ce secteur. En matière de savoir-faire et d’expérience, ils restent une référence. Les Ivoiriens sont plus nombreux dans les activités post-capture. Dans ce domaine, les femmes sont majoritaires. Avec une bonne politique en faveur de l’amélioration des conditions de travail des pêcheurs (embarcations plus modernes) et l’engouement des jeunes Ivoiriens en formation à l’école de pêche, il y a espoir que la tendance se renverse les années à venir ».

Une pratique menacée

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La pêche artisanale a pour concurrent naturel la pêche industrielle. Les deux formes de pêche se disputent le marché ivoirien. La Côte d’Ivoire n’étant pas autosuffisante en protéine animale, plus de 60% de sa consommation en poisson vient de l’importation, donc de la pêche industrielle.

En plus du manque criard de matériel adéquat pour pratiquer la pêche en mer, les pêcheurs artisanaux sont souvent confrontés à des pratiques qui frisent le grand banditisme, en plus d’un système de corruption à grande échelle.

En Côte d’Ivoire, la pêche maritime est pratiquée sur une zone économique exclusive (ZEE) de 200 000 km² avec un littoral de 550 km. Cet espace est devenu le lieu par excellence de la pratique de la pêche Illimitée Non déclarée et Non réglementée (INN), posant un grand préjudice à la pêche artisanale.

Il est récurrent que des bateaux de pêche, immatriculés ou non, quittent leur zone de pêche pour aller à des endroits pour lesquels ils n’ont pas d’autorisation. Il y en a d’autres qui utilisent des licences de « pêche à la ligne » et en font un autre usage.

Impuissants face aux « fraudeurs des mers »

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Ossibissa. 15 minutes en pinasse, à partir d’Abobo-Doumé. C’est une petite île habitée par des ressortissants ghanéens. La pêche y est l’activité principale.

Ibrahim Issouf, chef des pêcheurs de ladite communauté, est choqué par les pratiques des « fraudeurs » des mers. « Les plus dangereux, ce sont les Chinois. Ils utilisent deux bateaux pour pêcher. Chaque bateau tient un bout du filet. Et les deux engins évoluent de façon parallèle. Au passage, ils raclent tout le fond marin. Quand ils remontent le filet, après avoir trié ce qui les intéresse, ils rejettent les poissons morts dans l’eau ».

De son côté, John Anan Kwamé, chef d’Ossibissa, pêcheur également, dénonce les traquenards utilisés par certains Libanais pour attirer le poisson, surtout le thon. Selon lui, ils (les Libanais) utilisent les licences de « pêche à la ligne » et ils construisent des sortes de plateformes pour piéger le poisson. Ils délimitent, en haute mer (une zone qui leur est interdite, ndlr), des zones à partir de filets hors norme ou des bambous de chine. Ils utilisent ensuite des alevins comme appâts après avoir quadrillé l’espace en question. La nuit tombée, ils mettent en marche de puissants projecteurs. Guidés par la lumière et attirés par les alevins, les gros poissons (les thons en l’occurrence) finissent par se faire prendre.

Des pêcheurs lésés

Du fait de la rareté des poissons, due à la pratique de la pêche illimitée, non déclarée et non réglementée (INN), les pêcheurs artisanaux sont obligés de parcourir de longues distances pour espérer trouver du poisson. Ce qui nécessite des dépenses supplémentaires de carburant.

« Avant, on utilisait 1 à 2 bidons de 60 litres pour des petites distances autour d’Abidjan. Aujourd’hui, il n’y a presque plus de poisson dans cette zone. Excepté Assinie Mafia (Grand Bassam). Pour en trouver, il faut aller vers Grand-Lahou voire Sassandra. 6 à 8 bidons de 60 litres sont désormais nécessaires à ce genre de sortie ».

La pirogue de Kokou vient d’amarrer après 24 heures en mer. Pas un seul poisson dans ses filets. L’homme est plutôt remonté. Il vient de se faire rançonner. Des agents de la police maritime sont passés par là.

 

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